Vers une pratique collaborative

Vers une pratique collaborative

Bien que les résultats de la présente étude démontrent que les intervenants impliqués dans le développement des compétences informationnelles collaborent très peu, il importe de rappeler que la relation entre les enseignants universitaires et les bibliothécaires-formateurs a été identifiée comme une force au sein du réseau. Ce constat nous a précédemment conduit à distinguer plusieurs niveaux d’interdépendance dans la relation entre les bibliothécaires-formateurs et les enseignants universitaires impliqués dans un travail collectif. Ces niveaux sont décrits dans le continuum proposé par Little (1990, cité dans Beaumont et al., 2010) présenté à la figure 48. Ce continuum permet d’établir une distinction significative entre le concept de «relation» interpersonnelle (tel que décrit au niveau un du continuum) et le concept de «collaboration» interprofessionnelle (dont les préalables sont précisés au niveau quatre) qui exige un degré d’interdépendance beaucoup plus important de la part des intervenants impliqués dans un travail collectif.

 

Les résultats de la présente étude démontrent clairement que le degré d’interdépendance entre les intervenants impliqués dans le développement des compétences informationnelles se situe très en deçà d’une relation de type collaboratif, comme l’a décrit Piquet (2009). En effet, cet auteur insiste sur l’importance de distinguer un travail de type coopératif d’un travail de type collaboratif. Le travail coopératif peut être défini comme:

[...] une organisation collective du travail dans laquelle la tâche à satisfaire est fragmentée en sous-tâches. Chacune de ces sous-tâches est ensuite affectée à un acteur, soit selon une distribution parfaitement horizontale dans laquelle tâches et acteurs sont équivalents, soit selon une logique d’attribution en fonction des compétences particulières de chacun […] un travail de groupe hiérarchiquement organisé et planifié impliquant des délais et un partage des tâches selon une coordination précise. Chaque intervenant sait ainsi ce qu’il doit faire dès le début et communique, échange ou partage des éléments uniquement pour arriver à son objectif individuel (Cerisier, 1999, cité dans Piquet, 2009, p. 7-8).

 

Ce que l’on observe actuellement dans le réseau de l’Université du Québec s’apparente donc effectivement à ce que décrit Piquet (2009) comme un travail coopératif et non pas collaboratif. Il s’agit d’ailleurs de ce que l’on appelle un travail en vase clos ou, comme l’a désigné précisément un cercle de qualité, un travail en silo.

 

Quant au travail collaboratif, Piquet (2009) le définit comme suit:

Le travail collaboratif ne relève pas d’une répartition a priori des rôles. La collaboration s’entend en fait par une situation de travail collectif où tâches et buts sont communs. Chacun des membres du groupe travaille ainsi sur les mêmes points. Il va en effet plutôt s’agir ici de fusionner les contributions individuelles dans l’action. La responsabilité est donc ici collective et incombe au groupe en tant que totalité. Ce mode de travail collectif engage par conséquent une communication régulière entre les membres du groupe et une connaissance précise de la progression de l’action collective. Les interactions interpersonnelles sont donc permanentes afin d’assurer une cohérence globale, condition nécessaire de l’efficience de l’action et donc de l’atteinte de l’objectif fixé. […] On dit en effet qu’il y a collaboration quand un groupe organisé d’acteurs oriente et négocie ses interactions collectives vers une finalité dont chacun sait qu’elle ne pourrait être atteinte par un seul acteur. Les apports individuels n’ont donc de sens que par leur intégration, leur fusion à tous les autres et non par leur seule juxtaposition. […] Une part du succès de la collaboration tiendra notamment à la construction d’une compréhension commune (cf. conscience de groupe) autour des activités menées et donc de connaissances partagées issues des contributions de chacun des membres de l’équipe projet (Piquet, 2009, p. 8-9).

 

Un lien peut être établi entre le continuum des niveaux d’interdépendance proposé par Little (1990, cité dans Beaumont et al., 2010) et les trois processus interdépendants qui définissent la collaboration selon Levan (2009).

 

La figure 49 présente ces trois processus.

Définition collaboration Levan

Figure 49: Définition de la collaboration selon Levan (2009)

 

En effet, selon Levan (2009):

On peut considérer la collaboration comme l’intrication de trois processus complexes, distincts dans leurs finalités respectives mais interdépendants:

1.Le premier processus de base, celui sans lequel les deux autres ne peuvent s'effectuer, est la communication. Pour simplifier, ce processus permet les interactions entre individus (acteurs/sujets) dans un groupe.

2.Le deuxième processus, rendu possible par la communication, est la coopération. Pour simplifier encore, ce processus permet le partage et la mutualisation de ressources utiles pour la co-action (action à plusieurs, action collective qui ne repose pas nécessairement sur un objectif unique et partagé). […]

3.Le troisième processus, optimisé et rendu possible par la communication et la coopération, est la coordination. Toujours pour simplifier, ce processus permet la synchronisation d’acteurs et d’actions en interdépendance dans le cadre d’un processus de travail. […] Contrairement à la coopération, la coordination repose nécessairement sur un objectif unique et partagé.

 

Un travail de type collaboratif résulte de la mise en œuvre simultanée et complémentaire de ces trois processus. Un travail de type collaboratif exige donc un niveau d’interdépendance élévé entre les acteurs impliqués.

 

Par ailleurs, Levan (2009) précise que le travail collaboratif repose sur un processus cyclique comportant quatre phases, comme le démontre la figure 50.

 

Cycle de la collaboration

Figure 50: La collaboration vue comme un processus cyclique Levan (2009)59

 

Cette conception du travail collaboratif démontre l’importance pour l’équipe d’adopter un cadre commun de référence, d’établir un consensus au sein de l’équipe sur les objectifs poursuivis, de fusionner les contributions individuelles dans la réalisation des activités et, finalement, de procéder à une évaluation commune de l’atteinte des objectifs visés. Cette conception du travail collaboratif correspond en tout point à la définition du travail collaboratif proposée par Piquet (2009).

 

Ces auteurs nous amènent à établir une distinction entre le travail de type coopératif et le travail de type collaboratif. En effet, les résultats de notre étude nous conduisent à prendre conscience des défis qui s’offrent à nous dans l’instauration d’un véritable travail collaboratif en matière de développement des compétences informationnelles. Rappelons que la qualité de la relation entre les bibliothécaires-formateurs et les enseignants universitaires a été établie comme une force au sein du réseau par les cercles de qualité. Il importe donc de capitaliser sur cette force puisqu’elle constitue l’essence même des processus permettant d’établir un travail collaboratif reposant préalablement sur la communication, la coopération et la coordination. Cependant, à la lumière du continuum de Little (1990, cité dans Beaumont et al., 2010), la qualité de la relation entre les divers intervenants se décrit en termes de degrés d’interdépendance mutuelle que l’on parvient effectivement à établir dans la réalisation d’une mission commune. Comme précisé antérieurement, lors de la discussion portant sur les forces, les résultats de notre étude ainsi que notre connaissance du milieu nous portent à croire que le degré d’interdépendance actuellement observé auprès des intervenants impliqués dans le développement des compétences informationnelles au sein du réseau de l’Université du Québec se situe quelque part entre les niveaux un et deux du continuum de Little (1990, cité dans Beaumont et al., 2010). D’ailleurs, il s’avère pour le moins intéressant de constater que les critères validés auprès des bibliothécaires-formateurs et des professeurs du réseau de l’Université du Québec nous auront permis de bien distinguer les notions de relations interpersonnelles et de travail collaboratif. Il importe de souligner l’importance d’établir une véritable collaboration entre les différents acteurs impliqués dans le développement de compétences informationnelles chez les étudiants, car elle constitue un facteur clé de succès bien reconnu chez les auteurs (ACRL, 2010; Ivey, 2003; Sproles, Detmering et Johnson, 2013).