La situation problématique

Avec la présence exponentielle des technologies de l'information et de la communication (TIC) dans notre société, le savoir est devenu un enjeu mondial et éducatif (Karsenti et Dumouchel, 2010). Notre rapport à l’information n’est plus le même et nos façons d’apprendre se sont métamorphosées encore davantage avec l’arrivée du Web 2.0. Il ne suffit plus de chercher l’information. Il s’agit plutôt de retrouver l’information pertinente dans un cyberespace auquel on accède d’un simple clic. «Quand ils cherchent de l’information, les jeunes se tournent surtout vers Internet. Ainsi, 55 % d’entre eux utilisent davantage Internet que les livres ou les revues pour faire leurs travaux et 35 % se servent autant d’Internet que de documents papier» (CEFRIO, 2009, p. 15). Dans un contexte d’enseignement et de recherche, où nous sommes passés en quelques années d’un problème d’accès à l’information à un problème d’excès (nommé infobésité) (Karsenti, et Dumouchel, 2011), il s’avère essentiel de former les étudiants à devenir «infocompétents», c'est-à-dire de les rendre aptes à poser un regard critique sur la masse d’informations qui s’offre à eux pour qu’ils puissent l’exploiter judicieusement dans le cadre de leur cheminement universitaire.

 

En 2003, sous l’égide de la CREPUQ, paraissait L’étude sur les connaissances en recherche documentaire des étudiants entrant au 1er cycle dans les universités québécoises. Cette recherche, dirigée par Mittermeyer et Quirion (2003), avait pour but de «procurer aux bibliothèques universitaires des données fiables sur lesquelles pourront s’appuyer les recommandations visant à intégrer la culture informationnelle dans l’apprentissage universitaire» (p.5). La problématique du niveau de maîtrise des connaissances de base en matière de recherche documentaire chez les étudiants entrant au 1er cycle était la question principale à laquelle les chercheures se sont attaquées. Les résultats de cette recherche furent largement diffusés et contribuèrent à la valorisation des activités de formation documentaire au sein des bibliothèques desservant les institutions de l’enseignement supérieur du Québec, dont celles du réseau de l’Université du Québec. Cette étude avait démontré hors de tout doute que bon nombre d’étudiants semblaient mal connaître ou ne pas connaître du tout les éléments de base du processus de recherche documentaire.

 

Rappelons que la formation aux compétences informationnelles était considérée en 2003, en se référant aux normes de l’Association of College and Research Librairies (ACRL), comme une action fondamentale essentielle à la réussite de l’étudiant. Le groupe de travail du programme de développement des compétences informationnelles a été mis sur pied à cette époque afin de répondre à cet intérêt à partir d’un point de vue axé sur l’enseignement, une perspective où la formation à l’information prend le pas sur celle où les activités déployées sont plutôt axées sur la recherche documentaire.

 

Ainsi le concept de maîtrise des compétences informationnelles apparaît-il comme un concept qui va bien au-delà de la recherche documentaire et qui peut se définir comme une stratégie de connaissance. C’est pourquoi, dans un cursus universitaire, la capacité des étudiants à se servir de l’information participe de façon cruciale à la qualité de l’enseignement et s’inscrit dans une perspective d’apprentissage pour la vie (Université du Québec, 2004, p. 5).

 

En ce sens, les principes sous-jacents, les conditions et les moyens à réunir pour favoriser la formation aux compétences informationnelles respectaient les recommandations du rapport de Mittermeyer et Quirion (2003) visant à intégrer la culture informationnelle dans l’apprentissage universitaire. Ainsi, le document d’orientation visant la formation aux compétences informationnelles adopté par le réseau de l’Université du Québec en 2004 proposait clairement que la culture informationnelle soit intégrée dans les objectifs pédagogiques des programmes et que ce transfert de connaissances de la part des professeurs soit reconnu à sa juste valeur. On y proposait même d’établir un programme de formation pour les formateurs afin de leur permettre de développer des habiletés pédagogiques.

 

Pour atteindre les objectifs visés par la formation aux compétences informationnelles, les pistes d’actions suivantes avaient été proposées:

Favoriser l’implication des enseignants dans la formation aux compétences informationnelles et assurer une reconnaissance de cette formation;

Permettre de lier directement la formation au champ d’études de l’étudiant et accroître sa motivation;

Arrimer les formations documentaires aux exigences du cours suivi par l’étudiant;

Faciliter l’insertion professionnelle de l’étudiant en le rendant familier avec le processus de recherche, de circulation et de diffusion de l’information dans son domaine propre.

 

L’intégration de la formation documentaire dans le curriculum avait été reconnue comme étant le moyen «le plus prometteur et le plus efficace (Université du Québec, 2004, p. 10) afin d’amener progressivement l’étudiant à maîtriser les compétences informationnelles reposant sur des normes établies, celles de l’ACRL.

 

Les bibliothécaires du réseau consacrent une bonne partie de leur temps à préparer et à offrir des formations documentaires qui sont déployées dans toutes les disciplines, tous les programmes et à tous les niveaux d’études sans pour autant collaborer étroitement avec les enseignants universitaires, les unités départementales et les responsables de programmes, pour ne nommer que ces acteurs du milieu universitaire. Ainsi, en 2014-2015, 1 483 formations documentaires (BCI, 2016, p. 27) ont été offertes dans le réseau de l’Université du Québec, comparativement à 883 séances offertes à des groupes en 2003 (CREPUQ, 2004, tableau 25). Il s’agit là d’une hausse substantielle de 59 % en 10 ans.

 

Afin de s’acquitter de leur mission de soutien à l’enseignement et à la recherche, les bibliothèques universitaires des établissements du réseau de l’Université du Québec placent le développement des compétences informationnelles au centre de leurs préoccupations. En effet, depuis maintenant plus de dix ans, un groupe de travail sur le développement des compétences informationnelles (GT-PDCI1) a été créé sous la supervision du Comité des bibliothèques du réseau. Ce groupe de travail s’est vu confier le mandat2 de «mettre en place des moyens permettant […] d'assurer [aux] étudiants la maîtrise des compétences informationnelles qui leur sont nécessaires dans le cadre de leurs études ainsi que dans l'exercice de leur profession» (GT-PDCI, 2016a). Ces compétences informationnelles se réfèrent au développement des habiletés suivantes: les étudiants doivent être en mesure de trouver l’information dont ils ont besoin, de l’évaluer, puis de l’exploiter en respectant les enjeux éthiques et légaux liés à son utilisation. Ces compétences impliquent également «une analyse et une réflexion critique sur l'information elle-même, sur sa nature et sur sa pertinence, permettant ainsi à l'individu de prendre des décisions éclairées et de pouvoir communiquer cette information.

 

Afin d’assurer leur mission, les membres du GT-PDCI ont organisé des journées thématiques annuelles et produit une foule de ressources et d’outils pouvant être exploités dans chacun des établissements afin d’optimiser le développement des compétences informationnelles chez les étudiants. Le tableau 1 précise les termes abordés au cours des journées thématiques qui ont été tenues depuis l’année 2003 alors que le tableau 2 présente l’ensemble des ressources développées au cours de cette période.

Tableau 1: Thèmes abordés lors des journées thématiques organisées par le GT-PDCI depuis 20033

 

Themes-journees-GT-PDCI

 

 

Tableau 2: Ressources et outils développés par le GT-PDCI depuis 2003

 

Tableau 2-1

Tableau 2: Ressources et outils développés par le GT-PDCI depuis 2003 (suite)

Tableau 2-2

 

Tableau 2-3

 

Les tableaux précédents, bien qu’ils nous permettent de constater l’ampleur et la diversité des actions entreprises par le GT-PDCI, ne sont pas tout à fait exhaustifs dans la mesure où ils ne réunissent pas certaines initiatives ayant été mises sur pied dans chacun des établissements du réseau. Or, la qualité des pratiques liées au développement des compétences informationnelles n’a, à ce jour, fait l’objet d’aucune évaluation à la grandeur du réseau. D’ailleurs, le GT-PDCI précise que:

Depuis plusieurs années, les bibliothécaires remarquent une augmentation de l’offre d’activités entourant le développement des compétences informationnelles (CI) à l’université, que ce soit à l’intérieur ou hors des programmes de formation. Ces activités semblent souvent être offertes de façons disparates, par différents services ou programmes, sans qu’il n’y ait de concertation entre les acteurs impliqués (ex.: ateliers de soutien aux étudiants, cours de méthodologie, formation à la bibliothèque, etc.). Les membres du Groupe de travail du Programme de développement des compétences informationnelles (GT-PDCI) croient que l’offre de soutien au développement des compétences informationnelles peut être confuse pour l’étudiant, qu’il y ait un dédoublement de la matière qui lui est enseignée ou encore des incohérences dans les contenus offerts. (GT-PDCI, 2016a, p. 3).

 

Après dix ans de travail5, les directeurs des bibliothèques du réseau de l’Université du Québec ont estimé qu’il est devenu prioritaire d’évaluer la qualité des pratiques de développement des compétences informationnelles, et ce, tant au premier cycle qu’aux cycles supérieurs. Cependant, pour y parvenir, plusieurs questions doivent trouver réponses. À titre d’exemples: Comment déterminer que nous accomplissons les bonnes actions? Que nous mettons en place les bonnes ressources? Que les intervenants impliqués travaillent de concert? Que l’on ne dédouble pas inutilement les ressources impliquées et les actions entreprises? Que nos actions portent les fruits espérés en matière de développement des compétences informationnelles chez les étudiants? Que les services mis en œuvre, et en particulier les formations documentaires, sont de qualité?

 

Malheureusement, il est vite apparu que d’apporter des réponses à ces questions s’avère beaucoup plus complexe qu’il n’apparaît de prime abord. En effet, comment évaluer la qualité des services offerts en matière de pratiques de développement des compétences informationnelles alors qu’aucun consensus n’est établi entre les intervenants impliqués sur ce que représentent effectivement des services de qualité? Comment mesurer la qualité de ces services alors qu’il n’existe aucun instrument de mesure développé à cette fin? Très rapidement, un constat s’est imposé lors des discussions: actuellement nous ne disposons pas d'outils adéquatement construits à partir de données probantes pour procéder à l’évaluation de la qualité des pratiques de développement des compétences informationnelles à l’échelle du réseau de l’Université du Québec. C’est pour cette raison qu’une rencontre a été tenue afin de concevoir et de planifier un projet de recherche ayant pour finalité de s’attaquer à ce problème. C’est dans ce contexte que le projet de conduire la présente étude a obtenu un financement du Fonds de développement académique du réseau de l’Université du Québec (FODAR).